Exposition Décolonisation


“Vous, Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main chaude sous la glace et la mort,
Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes, votre frère de sang ?”
Léopold Sédar Senghor, Hosties noires
Ce sont des héros méconnus. Ceux que l’on appelle « tirailleurs sénégalais » étaient des soldats de l’armée coloniale française, originaires des territoires
d’Afrique subsaharienne de l’Empire. De gré ou de force, ils furent enrôlés pour combattre dans de nombreuses guerres. 200 000 défendirent la France durant la Première Guerre mondiale. Puis, lorsqu’éclata le second conflit mondial, 179 000 quittèrent leur pays pour combattre l’Allemagne nazie au sein des forces alliées et défendre la liberté en Europe. Ils participèrent à des batailles décisives et périrent par dizaines de milliers à chacune de ces guerres. Mais qui connaît leur existence, leurs faits d’armes ? Leur histoire a le goût amer de l’oubli et du racisme. Différence de traitement, de solde, de pension, les « tirailleurs sénégalais » ont fait l’expérience douloureuse de discriminations de la part de la France. En les représentant et en leur rendant hommage, les artistes nous confrontent à leur mémoire et aux injustices qu’ils ont subies.

“Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche. Ma voix la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir.”
Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal
« L’ordre de l’injustice », c’est ainsi que le poète et président sénégalais Léopold Sédar Senghor caractérisait les rapports coloniaux entre le Nord et le Sud. On pourrait y ajouter les paradigmes de la domination, la violence, la race, la destruction et l’exploitation. Séquence historique traumatique qui succède à la traite esclavagiste transatlantique, la colonisation est une question et un thème majeurs pour les artistes issus du continent africain.
Comment se réapproprier son récit, comment rompre avec l’histoire impériale ?
L’auteur nigérian Chinua Achebe aimait rappeler ce proverbe : « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse glorifieront toujours le chasseur. » Cet adage, les intellectuels et artistes des États africains postcoloniaux l’ont fait leur. À travers leurs recherches, leurs ouvrages, leurs œuvres, ils cherchent à établir et à transmettre leur histoire, longtemps niée et méprisée par les colonisateurs. Il s’agit non seulement de déconstruire et
rectifier l’histoire impériale mais également de reconstruire la conscience historique et l’imaginaire africains. Aussi diverses soient-elles par leurs esthétiques et leurs propos, les œuvres présentées ici s’attachent à cette vaste entreprise afin qu’un jour, peut-être, advienne l’ordre de la justice.

“Ne résisteriez-vous pas si on ne vous autorisait aucun droit dans votre propre pays parce que la couleur de votre peau est différente de celle des dirigeants ?”
Miriam Makeba, Discours prononcé à l’ONU le 9 mars 1964
Durant des siècles, l’histoire écrite par les Européens s’est focalisée sur leurs conquêtes et leurs victoires coloniales. Peu de récits s’attachent aux figures
de résistance qui ont pourtant toujours existé, en Afrique comme dans d’autres régions du monde.
Reconstruire une conscience historique dans une perspective africaine, c’est donc éclairer et réintégrer les formes de résistance à l’oppression coloniale et néocoloniale qui se sont manifestées depuis les premières conquêtes jusqu’à aujourd’hui. Les artistes contribuent à réactiver la mémoire de ces luttes sous
différentes formes : littéraires, plastiques, théâtrales, photographiques et cinématographiques. Ils rendent de vibrants hommages à des figures historiques méconnues ou célèbres qui s’opposèrent à l’asservissement des peuples, à la négation des cultures, à la violence des injustices.
Ils explorent également les réseaux de résistance et d’échanges qui se développèrent dès le XIXe siècle entre l’Afrique, l’Amérique, l’Europe et les Caraïbes pour œuvrer à la libération des Noirs. Leurs œuvres contribuent non seulement à forger des contre-récits, mais aussi à décoloniser les imaginaires.

“La colonisation sème chez les colonisés la désolation, la mort, le chaos. Mais elle sème aussi en eux ‒ et c’est ça sa réussite la plus diabolique ‒ le désir de devenir ce qui les détruit.”
Mohamed Mbougar Sarr, “La plus secrète mémoire des hommes”
« Je ne suis pas un pays des Diallobé distinct face à un Occident distinct, et appréciant d’une tête froide ce que je puis lui prendre et ce qu’il faut que je lui
laisse en contrepartie. Je suis devenu les deux. Il n’y a pas une tête lucide entre deux termes d’un choix. Il y a une nature étrange, en détresse de n’être
pas deux. » Ainsi parle Samba Diallo, le personnage principal du célèbre roman de Cheikh Hamidou Kane L’aventure ambiguë paru en 1961. Le jeune homme
incarne le déchirement identitaire et culturel ressenti par des générations d’Africaines et d’Africains durant l’ère coloniale mais aussi postcoloniale. Car au lendemain des indépendances, les sociétés africaines, acculturées et hybrides, font face à de multiples défis : politiques, économiques, sociaux et culturels.
Après des décennies de lutte, le pouvoir semble avoir officiellement changé de mains… mais le système colonial de domination et d’exploitation est-il réellement révolu ? Rien n’est moins sûr. Néocolonialisme, conflits, corruption : les maux de l’Afrique contemporaine sont nombreux. Les artistes sont toujours parmi les premiers à les dépeindre et à les dénoncer. Parfois au péril de leur vie. Mais le continent n’a pas que des failles. Il possède aussi, envers et contre tout, d’innombrables richesses, matérielles et immatérielles, humaines et symboliques, que les artistes sondent et nous invitent à explorer.

Que faire aujourd’hui avec l’héritage colonial, souvent injuste, qui imprègne profondément nos vies en Afrique comme en Europe et dans le reste du monde ? L’histoire des colonisations et des décolonisations reste encore trop partiellement et superficiellement enseignée dans la plupart des pays. Il est pourtant urgent de poursuivre et d’accélérer la décolonisation des sociétés européennes et africaines et plus largement des relations internationales si nous voulons un monde meilleur et durable. Les défis sont immenses, qu’il s’agisse de l’urgence climatique, du respect des droits humains, de la lutte pour l’égalité des genres ou contre le racisme ou de la restitution du patrimoine culturel pillé… Alors que le monde semble entrer dans une nouvelle ère, faite de disruption et d’incertitudes, nombreux sont les projets publics et privés, individuels et collectifs, qui œuvrent cependant pour un monde plus juste, non pas seulement pour les Européens ou les Occidentaux, mais avant tout pour les peuples qui continuent de souffrir des conséquences des (dé)colonisations. Dans cette tâche immense et essentielle, les artistes jouent un rôle considérable en s’engageant souvent sur ces sujets et en ouvrant de nouveaux horizons. Le monde est à reconstruire et pour cela les artistes sont d’indispensables architectes.


