Gene Kranz
« L’échec ne faisait pas partie de nos options »
Ancien pilote de l’Air Force, Gene Kranz a été directeur de vol durant les programmes Gemini et Apollo. Il est surtout connu pour son rôle dans le sauvetage de la mission Apollo 13 mais on oublie souvent que c’est lui aussi qui a fait se poser Armstrong et Aldrin sur la Lune en 1969.
Il n’a jamais fait le tour du monde, fêté comme un héros. Il est souvent oublié des célébrations médiatiques aux anniversaires d’Apollo. Et pourtant, cet homme rond et souriant est un héros de la conquête lunaire. C’est lui qui a posé, depuis la salle de contrôle de Houston, tous les marcheurs de la Lune. Gene Kranz était le directeur de vol de la NASA. Aujourd’hui, il admet avec une humilité tranquille qu’il a joué un rôle clé : « Le directeur de vol reste à terre. Il est un chef d’orchestre et dirige une vingtaine de contrôleurs, ingénieurs, planificateurs, médecins, astronautes. Il peut décider de toutes les actions nécessaires à la sûreté de l’équipage et au succès de la mission. Il n’y a aucune autorité au-dessus de lui, pas même le président des Etats-Unis. Il décide en temps réel, parfois en quelques secondes. Il lui faut connaître toute la chaîne Apollo, avoir des nerfs d’acier et un instinct à toute épreuve ». |
![]() © Stephan Gladieu/Le Figaro Magazine |
L’ancien directeur de vol se souvient de l’époque d’Apollo comme d’un âge d’or : « C’était un rêve ! La nuit, je regardais la Lune et je me disais : on va y aller bon dieu ! C’était un challenge. Il y avait la course face aux Soviétiques, l’énergie insufflée par Kennedy. Nous avions la chance d’être très jeunes. La moyenne d’âge chez les ingénieurs et dans la salle de contrôle était de 26 ans. J’étais le plus vieux et j’en avais 36 ! Les jeunes avaient alors des opportunités d’écrire l’histoire. Et dans l’histoire, ce sont toujours les jeunes qui ont mené les grands challenge ».
Le 20 juillet 1969, c’est Gene Kranz a fait alunir Armstrong et Aldrin : « Jusqu’à la fin, ce fut difficile, j’ai failli ordonner l’abandon plusieurs fois. Mais nous n’imaginions pas un échec. Et la pression ne s’est pas relâchée quand l’Eagle s’est posé. Il fallait considérer les risques de rester, le plus rapidement possible ». L’homme éclate de rire quand on lui demande s’il lui est arrivé de craquer parfois. Il n’en était tout simplement pas question : « Aucune émotion ne sortait de nous avant la fin des missions. Et à ce moment-là, ce que l’on ressentait d’abord, c’était de l’épuisement. Nous allions dormir, parfois deux jours d’affilés. Nous attendions le retour de l’équipage et le debriefing pour faire la fête. Mais on s’y remettait bien vite. Au rythme de 6 missions par an, nous n’avions pas vraiment le loisir de décompresser… ».
Dans son livre témoignage*, Gene Kranz révèle qu’un des secrets de la réussite des missions Apollo a été la très profonde connaissance mutuelle entre les astronautes et les contrôleurs de Houston. « Pendant les entraînements, nous finissions par comprendre comment chaque astronaute pensait et réagissait ».
Le seul souvenir douloureux de Gene Kranz reste la dernière mission lunaire, Apollo 17. « J’ai lu à l’équipage le message traditionnel du Président Nixon une fois qu’ils sont revenus en orbite autour de la Terre. Il y avait les félicitations d’usage mais juste après cette phrase : « Ce sera peut-être la dernière fois du siècle »… j’ai eu beaucoup de mal à accepter. Nous avions encore trois fusées et trois équipages de prêts… mais il n’y avait plus d’argent ».
Gene Kranz a continué à travailler pour la NASA jusqu’en 1994. « Quand je suis parti, je voulais prendre du bon temps et pour moi, le plaisir c’est voler. J’ai recommencé à piloter sur un bombardier de la guerre, un B17 ». Le directeur de vol a entamé une seconde vie : documentaires, conférences, recherche de fonds pour la conquête spatiale. Un agent lui a proposé d’écrire un livre de témoignages qui est devenu un best-seller du New-York Times. « L’intérêt du public adulte est assez faible, mais c’est exactement le contraire avec la jeunesse ! Mais la politique ne suit pas. Je ne crois pas que l’homme retournera sur la Lune de mon vivant. Mais il suffira d’un signe fort. Je me souviens souvent de la phrase de John Kennedy : « Nous irons sur la Lune parce que c’est difficile ». Rien de mieux pour réveiller les énergies en attente ! ».
*Failure is not an option (Editions Berkley 2000)
Texte d'Isabelle Fougère