IL Y A QUARANTE ANS
ILS ONT MARCHE SUR LA LUNE
Reportage réalisé par Isabelle Fougère et Stephan Gladieu en exclusivité pour le Figaro Magazine.
« Un petit pas pour un homme, un bond de géant pour l’humanité ».
21 juillet 1969, 3h56 en France. L’américain Neil Armstrong pose le pied sur le Lune. Il est « Le premier homme ». Sur terre, des centaines de millions de téléspectateurs retiennent leur souffle devant l’exploit de la mission Apollo 11. Armstrong est suivi un quart d’heure plus tard par Buzz Aldrin.
Jusqu’en 1972, douze hommes vont se succéder sur notre satellite pour écrire les pages les plus exceptionnelles de la conquête spatiale. Le Figaro Magazine a rencontré les héros de cette épopée dont on fête le quarantenaire. Leur rêve : vivre assez longtemps pour assister au retour de l’homme sur la Lune…
« Poser un homme sur la Lune et le ramener
sain et sauf sur Terre … »
C’est avec ces mots que le Président John Kennedy lance l’Odyssée spatiale américaine en 1961. Un défi colossal qui fera basculer les destins de Neil Armstrong, Buzz Aldrin et Michael Collins, l’équipage d’Apollo 11. Ce 21 juillet 1969, alors qu’il laisse son empreinte dans la poussière lunaire, Armstrong reste concentré sur sa tâche, conscient qu’il vient, à 38 ans, de marquer le temps zéro d’une nouvelle ère. Il a préparé ses mots. Devant le quasi milliard de terriens qui le regardent à la télévision, il effectue son « bond de géant pour l’humanité », casqué et botté comme un chevalier, prudent aussi puisqu’il lui faut se déplacer en combinaison, avec une gravité six fois moins grande que sur la Terre. « Le poids du sac à dos nous rejetait en arrière et nous devions alors nous pencher en avant pour compenser. Je crois que quelqu’un a justement décrit cette attitude comme celle d’un grand singe fatigué, presque debout mais un peu courbé ».
Un quart d’heure après Neil Armstrong, Buzz Aldrin sort de l’Eagle, le module lunaire d’Apollo 11. Les deux hommes plantent la bannière étoilée américaine, à 370 000 kilomètres de la Terre. Les astronautes s’avancent vers un monde inconnu, un royaume de silence noir et blanc, avec des cratères et des montagnes. Aldrin, qui partage ses impressions en direct, parle de « magnifique désolation ».
Des fusées moins sophistiquées que nos téléphones portables
En explorant la « Mer de tranquillité », la plaine de basalte sur laquelle ils ont aluni, et en rentrant sur Terre, Armstrong et Aldrin offrent à l’humanité la réalisation d’un de ses rêves les plus anciens… et à l’Amérique la victoire qu’elle attendait.
Depuis le milieu des années 1950, Guerre froide oblige, les Américains et les Soviétiques se livrent à une véritable course à la Lune. En octobre 1957, les Russes envoient dans l’espace le premier satellite spoutnik. L’année suivante, le Président Eisenhower créé la NASA (National Aeronautics and Space Administration). L’agence lance le programme Mercury et recrute des héros de guerre qui deviendront les premiers astronautes américains : John Glenn et Alan Shepard.
Mais les Soviétiques sont plus rapides : le 12 avril 1961, Youri Gagarine est le premier homme à rejoindre l’espace et à graviter autour de la Terre dans la capsule Vostok I. Il est suivi par Alan Shepard le 5 mai suivant, mais c’est un coup rude pour les Américains, qui vivent une époque agitée : lutte pour les droits civiques, crise de Cuba, guerre du Vietnam…
En janvier 1961, John Kennedy arrive aux affaires avec un programme ambitieux : expansion économique, nouvelle stratégie militaire, lutte contre les inégalités sociales et raciales. Il s’adresse au Congrès pour lui proposer de doter l’Amérique des moyens de gagner la course vers la Lune. « Non parce que c’est facile, mais bien parce que c’est difficile, parce que ce but servira à organiser et mesurer le meilleur de nos énergies et de nos savoir-faire, parce que c’est un défi que nous sommes prêts à relever, que nous ne voulons pas remettre à plus tard, et que nous avons l’intention de gagner... »
Missions et études s’enchaînent. La NASA confie la conception des fusées à Wernher Von Braun, ingénieur allemand ex-employé de Hitler et concepteur du V2, le premier missile balistique utilisé au cours de la Seconde Guerre mondiale. Il deviendra le père la fusée Saturn V qui transportera les Américains sur la Lune. En quelques années, une « task force » invente les moyens de conquérir la Lune : fusées à étages séparables, modules lunaires détachables et réaccrochables, combinaisons et habitat spatial.
En février 1962, John Glenn fait trois fois le tour de la terre en moins de 5 heures. Pendant ce temps, la NASA recrute ses astronautes : des pilotes de chasse ayant servi pour la plupart pendant la guerre de Corée. Après le programme Mercury, le programme Gemini est destiné à répondre à des questions cruciales : les astronautes peuvent-ils survivre deux semaines loin de la Terre ? Comment sortir dans l’espace avec une combinaison ?
En décembre 1964, Shepard et Lovell testent un premier « rendez-vous » entre un module lunaire et un module de
commande, en orbite autour de la Terre. Les Soviétiques testent les premières sorties extravéhiculaires, au cours
desquelles les astronautes flottent dans l’espace. Edward White, Gene Cernan et Buzz Aldrin réussissent l’exploit à leur tour.
En novembre 1966 le programme Apollo est lancé. Il commence très mal. Le 27 janvier 1967, lors d'un exercice au sol, un incendie dans le module de commande cause la mort des astronautes Virgil Grissom, Edward White et Roger Chaffee.
En décembre 1968, Apollo 8, avec à son bord les astronautes Borman, Lovell et Anders, est la première mission à transporter des hommes au-delà de l'orbite terrestre. La toute première photo de la Terre vue de l’espace est prise par Anders. L’humanité découvre sa planète vue de loin. Le vaisseau effectue ensuite un transfert pour l'orbite lunaire. Ces missions préparatoires sont extrêmement dangereuses, elles constituent toutes des premières mondiales.
En 1969, la menace soviétique resurgit : des satellites de la CIA révèlent deux fusées prêtes à décoller sur la base de Baïkonour. Les équipes redoublent de travail pour alléger le futur module lunaire et décider des zones d’alunissage. Les astronautes testent l’apesanteur, la survie dans la jungle et répètent des milliers de procédures. Tout va très vite. En mars 1969 Apollo 9 teste le module lunaire dans l’espace. En mai, alors qu’ils sont déjà capables de faire alunir un vaisseau, les Américains effectuent un dernier test. A bord d’Apollo 10, John Young et Gene Cernan s’approchent à environ 12 kilomètres de la Lune, avec une fusée qui contient moins de technologie que nos téléphones portables. La répétition générale réussie, c’est Apollo 11 qui a le privilège de déposer des hommes sur la Lune.
Alunissage In Extremis
Avant de fouler le sol lunaire, l’équipage d’Apollo 11 a failli ne pas se poser : « Nous nous rendîmes compte que nous allions alunir trop près de ce cratère (nldr cratère Ouest), raconte Neil Armstrong, c’était là que le système automatique semblait nous conduire. Je fus un instant tenté d’alunir, mais mon sens critique prit la relève. » Le module lunaire qui transporte les deux Américains va cinq fois trop vite. Armstrong réagi : « Je pris les commandes pour piloter manuellement ». Une décision qui évite au vaisseau de s’écraser. L’Eagle ayant pris du retard, il lui reste à peine assez de carburant. « Ils allaient devoir choisir entre alunir immédiatement ou abandonner la mission, raconte Gene Kranz, qui dirigeait la salle des commandes à Houston. Il restait 60 secondes de carburant, puis 30… ils ont aluni à 17 secondes ».
Deux heures et trente et une minutes
Sur la Lune, Armstrong et Aldrin parcourent environ 250 mètres en moins de trois heures. Ils installent des instruments de mesure et collectent 22 kilos de roches. Les deux hommes plantent une plaque commémorative dont Armstrong lit le texte : «Des hommes de la planète Terre ont pour la première fois posé le pied sur la lune, en juillet 1969. Nous sommes venus en paix, au nom de l’humanité toute entière ». Le départ pour la Terre a lieu le même jour. Pendant qu’Armstrong se repose à bord de l’Eagle, Aldrin se demande combien de temps l’empreinte de leurs pas survivra à la surface de la Lune…
A leur retour, Armstrong, Aldrin et Collins entament une tournée autour du monde. Le 8 octobre 1969, la France les honore. Le Premier ministre Jacques Chaban-Delmas leur remet l’insigne de Chevalier de la Légion d’honneur. Ils rencontrent le pilote d’essai du premier Concorde, André Turcat, la première pilote d’essai, Jacqueline Auriol et le commandant Cousteau. Au Palais de Chaillot, ils écoutent l’éloge de l’académicien Maurice Druon : « Le carburant de votre fusée, c’est tout l’effort de l’espèce humaine depuis la fin de la période glaciaire… ».
Trois ans d’exploration
Pendant les trois années qui suivent, les missions Apollo se succèdent, toutes réussies, à l’exception d’Apollo 13 qui ne touchera pas la Lune mais réussira à ramener tout l’équipage. La technique progresse : les astronautes conduisent des jeeps électriques, dorment et mangent sur la Lune. En trois ans, douze hommes font le grand voyage. Grâce à leurs récoltes, les scientifiques comprennent mieux la formation de la Lune et du système planétaire.
Pourtant, entre le discours fondateur de Kennedy et les années Nixon, l’Amérique a changé. Engagée dans une guerre contestée au Vietnam, elle connaît des émeutes raciales, l’assassinat d’un président (John Kennedy en 1963) puis d’un sénateur en route pour la Maison Blanche (Bob Kennedy en 1968). Les voyages lunaires passionnent moins les foules
et le Congrès essuie des critiques parce qu’ils coûtent cher. Les trois dernières missions Apollo sont annulées et la page lunaire brutalement refermée.
Les douze marcheurs de la Lune ont ramené de leurs voyages des impressions exceptionnelles et des questions existentielles qui ne leur ont pas toujours rendu la vie simple au retour. Interrogés sur leur odyssée, ils ont encore du mal à raconter. « Si on avait questionné Christophe Colomb quarante ans après sa découverte de l’Amérique, s’interroge Gene Cernan, le dernier à avoir marché sur la Lune, aurait-il été en mesure de donner un sens à sa découverte ? »
Quarante ans plus tard, les héros d’Apollo ont pris de l’âge, mais ils rêvent pourtant d’une nouvelle épopée lunaire. Ils aimeraient y retrouver l’énergie, l’inventivité et la conviction qui ont permis à leur génération de jeunes pilotes et d’ingénieurs de réaliser, un jour de juillet 1969, le plus vieux rêve des habitants de la Terre. |