
Alan Bean
« Je suis un artiste qui, un jour, a marché sur la Lune »
En 1969 Alan Bean a piloté le module lunaire d'Apollo 12 et est devenu le quatrième homme à marcher sur la Lune. En 1973, il a commandé la mission Skylab 3, passant plus de 59 jours en orbite et plus de 69 jours en vol. En 1981, il a tout arrêté pour devenir « peintre de la Lune ».
Son atelier est ordonné à l’extrême : pinceaux alignés, couleurs en dégradés, toiles bien accrochées.Au visiteur qui vient le surprendre il laisse à peine le temps d’arriver : « Venez voir mes esquisses, j’hésite : la Terre n’est pas trop grosse ? Dois-je la décaler ? ». Alan Bean sait bien ce que tout le monde veut de lui : « La question qui m’est posée depuis 40 ans, c’est « Qu’avez vous ressenti en marchant sur la Lune ? » Eh bien je me suis senti loin de ceux que je connaissais et aimais. Cela semblait irréel, impossible. Encore aujourd’hui je ne trouve pas les mots… ». Comme il ne trouvait pas les mots, il a pris les pinceaux. Depuis une trentaine d’années, il peint des scènes lunaires qui lui permettent de fixer ces instants qu’il a vécus trop vite. Sur les murs de l’atelier des scènes bleutées, rosées, une matière épaisse, des modules lunaires et des astronautes au travail : poses de bannières, extraction de pierres, courses en jeep lunaire. Et presque toujours en fond, la Terre, bleutée et réconfortante comme la patrie. Sur une tablette, un morceau de tissu est posé avec un pinceau. Alan Bean le touche avec respect : « Un morceau de ma combinaison qui contient toujours de la poussière lunaire. J’en pose une touche sur chaque toile ». Et puis il y a ces motifs récurrents appuyés sur la matière de chaque toile : les empreintes de bottes d’astronautes. En montrant ses toiles, Alan Bean retrouvent ses souvenirs d’Apollo 12 : « Nous avons connu un alunissage angoissant, nos ordinateurs ne calculaient pas assez finement. Je me souviens également d’avoir couru éperdument en apesanteur, sans ressentir de fatigue, comme si je dansais sur la pointe des pieds. Je suis aussi le seul homme à avoir dévoré des spaghettis (mon plat préféré) sur la Lune ! ». |
|
Les astronautes d’Alan Bean fascinent. Sans regards sous leurs casques réfléchissants, ils nous renvoient l’image qu’aurait pu voir le peintre, à la manière d’un photographe : « Les explorateurs d’autrefois paraissaient très étranges aux gens des territoires qu’ils visitaient. Sur la Lune, il n’y avait pas de peuples pour nous observer. Mais dans nos combinaisons, nous avions l’air de créatures d’une autre planète pour nos amis et familles. Nous sommes comme les conquistadors du 16e que l’on voit sur les tableaux d’époque. Comme eux, nous sommes arrivés à bord de vaisseaux et nous utilisions le meilleur de la technologie de notre époque. Mais les conquistadors venaient pour prendre de la terre, de l’or et des joyaux. Nous sommes venus sur la lune pour la connaissance. Quelques échantillons de poussière et des pierres, c’est tout ce que nous avons ramené. Nous n’avions pas d’armes, juste des outils ».
A son retour de la Lune, Alan Bean a continué les missions spatiales. Il a notamment participé au projet Apollo-Soyuz, qui a réuni quelques temps Américains et Soviétiques. La peinture l’avait toujours tenté. En 1981, il a tout arrêté pour s’y consacrer : « Je redevenais débutant, mais j’avais été sur la lune, alors j’étais bien capable de devenir un artiste ! ». Etudiant les transcriptions des missions pour peindre des scènes véridiques, petit a petit, il est devenu un artiste et ses toiles ont évolué : « J’ai voulu aller au-delà de la réalité de la lune, m’exprimer par la couleur. Je me suis beaucoup inspiré de Monet et de sa cathédrale de Rouen. J’ai passé des heures à regarder le jour colorer la façade de la cathédrale. J’ai compris ce que c’était que la vision d’un artiste. Aujourd’hui je peins ma vision de la lune, il y a des roses, des verts, des teintes qui n’appartiennent qu’à moi et je les assume ».
Curieusement, l’œuvre d’Alan Bean reste encore assez confidentielle. L’homme a ses acheteurs, mais personne ne lui a vraiment consacré de monographie. Mais cela lui est égal, il ne peint pas pour la galerie : « Je me sens heureux chaque jour, c’est une bataille quotidienne, mais j’ai eu beaucoup de chance. Je ne me sens pas comme un astronaute qui s’est mis à la peinture, mais comme un artiste qui, un jour, a été astronaute ».
Texte d'Isabelle Fougère