Coquelicot La couleur des larmes
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  42-Beckmann

Max Beckmann, Die Granate (L'obus), 1915, pointe-sèche sur papier, 38 x 28,8 cm.

© SESAM, Paris, 1998.

 
Le temps de l'artillerie
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42 - Max Beckmann

Beckmann ajoute à l'instantanéité, dans la mesure où il figure la fraction de seconde qui précède l'explosion elle-même. Il accentue l'expressivité en définissant un espace peu profond, entassement de cadavres au premier plan, soldats tirant ou s'enfuyant autour de la boule incandescente qui est sur le point de projeter flamme et éclats. Celui qui se détourne en écartant les bras ne peut en réchapper, pas plus que celui qui tire au fusil. Leur sort sera semblable à celui des victimes défigurées qui les environnent déjà. La construction de l'oeuvre et la mise en scène tragique sont si efficaces que la représentation de l'explosion cesse d'être un problème. Il suffit d'une forme rudimentaire, d'éclats noirs autour d'une masse blanche, puisque l'essentiel est ailleurs, dans l'annonce de la destruction et la description de la terreur. Dans une lettre, le 11 octobre 1914, Beckmann écrit à sa femme : " Quand une énorme salve vient retentir par ici, c'est comme si l'on ouvrait violemment les portes de l'éternité. Tout suggère l'espace, le lointain, l'infinité. J'aimerais, je pourrais peindre ce fracas. " S'il ne l'a peint, il l'a gravé.
 

 

 
42-Beckmann" A vingt mètres derrière nous, des mottes de terre jaillirent en tournoyant d'un nuage blanc et claquèrent à travers les branches hautes. L'écho en roula longtemps dans le sous-bois. Des regards éperdus se croisèrent, les corps se serrèrent, écrasés par un sentiment d'impuissance, contre le sol. Les détonations se succédaient en chapelets. Des gaz délétères s'infiltraient sous le taillis ; une fumée lourde enveloppait les cimes, des troncs et des branches se fracassaient contre la terre, des cris éclataient. Nous nous levâmes d'un bond et partîmes à l'aveuglette, harcelés par les éclairs et le souffle assourdissant des coups, d'arbre en arbre, cherchant à nous couvrir, tournant comme des bêtes traquées autour de troncs énormes. Un abri où coururent beaucoup d'entre nous et vers lequel je me dirigeais prit un coup au but qui fit voler son plafond de rondins, lançant en tourbillons à travers l'espace les lourdes pièces de bois. "

Ernst Jünger, Orages d'acier.